La Suisse devrait fêter sa sécurité en matière de criminalité! Le taux d'infractions pour 1000 habitants a atteint le niveau historiquement le plus bas depuis que l'on comptabilise les crimes et les délits dans notre pays sous la forme d'une statistique fédérale, soit depuis 25 ans. Un taux de 49.9 infractions au code pénal suisse en 1982 contre un taux de 36.8 infractions en 2007.Il s'agit là d'une nette amélioration de la situation de la criminalité dans notre pays, un succès.
Pourtant, peu nombreux sont ceux qui acceptent de l'entendre. Ce constat dérange. Sur l'évolution de la criminalité, il ne coïncide ni avec la perception subjective, ni avec la conviction de l'immense majorité des citoyens. Il existe donc un net décalage entre l'appréhension de l'évolution de la criminalité dans sa réalité et le modèle édifié par la conscience populaire.
Ce phénomène n'est pas étonnant en soi. Il a déjà été largement étudié en criminologie dans les recherches sur le sentiment d'insécurité. Batiste Viredaz1, dans Le sentiment d'insécurité: devons-nous avoir peur?, conclut que «(…) toujours plus de recherches empiriques montrent clairement que l'insécurité propre aux sociétés occidentales est celle d'un décalage toujours plus grand entre les nécessités de la vie courante et les moyens dont il faut disposer pour y arriver. L'insécurité est donc aussi sociale ou existentielle. Les gens ont peur parce que leurs conditions d'existence sont fragiles, parce que l'avenir apparaît toujours plus incertain et parce que la maîtrise de l'ensemble des risques qui nous menacent est devenue tout simplement impossible.»
Le regard porté sur la criminalité répond vraisemblablement aux mêmes règles que celles qui régissent le sentiment d'insécurité. Le décalage de perception est certainement dû, dans une large mesure, à l'effet de contexte ou l'effet Rosenthal2, 3. L’effet de contexte est une direction de l’esprit qui, à l'opposé de la culture du doute, tend à la certitude acquise ou à la conviction univoque. Tout se passe comme si le cerveau humain, avec son raisonnement et en l’absence d’une méthodologie adéquate, ne cherchait qu’à vérifier ce qu'il cherche. Le moindre indice ne parvient qu’à lui confirmer qu'il est bien dans la bonne direction, comme si la vérité se trouvait sur un seul chemin. Ce phénomène n'est pas anodin. On observe là une composante principale des mécanismes qui sont à l'origine de la plupart des erreurs judiciaires, notamment lorsque les enquêteurs ou les juges n'adoptent pas une méthodologie permettant d'élaborer des pistes de réflexion variées, de rester en permanence ouverts à plusieurs hypothèses, d'évoluer enfin dans un contexte d'évaluation et d'interprétation aussi neutre que possible, hors du champ de toute forme d'influences.
C’est précisément par un tel biais du raisonnement que la plupart des gens se forgent leur opinion ou leur conviction, se fondant sur un seul canal d'information : les médias. Chaque nouvel article, chaque nouvelle émission sur un événement grave et choquant paraît confirmer pleinement l'hypothèse de l'intensification de la criminalité. Pourtant, les chiffres, tant des statistiques de police que de justice, montrent bel et bien une diminution de la criminalité. Le risque de victimisation a diminué de l'ordre de 25% ou, dit autrement, il y a eu durant une période de 25 ans à peu près 44'000 victimes d'infractions au code pénal suisse en moins. Mieux encore, par rapport au pic supérieur de la criminalité atteint en 1991 (taux d'infraction de 52.5 pour 1000 habitants), il y a 17 ans, ce ne sont pas moins d'environ 80'000 crimes et délits en moins enregistrés en 2007. Cette baisse est phénoménale et indique incontestablement que la sécurité s'est globalement améliorée dans notre pays. C'est en tous cas ce que montre la statistique policière de la criminalité 2007.
Malheureusement, tout ne s'arrête pas à cette conclusion, les choses étant un petit peu plus compliquées, car s'il est vrai que la statistique policière de la criminalité est globalement un indicateur fiable d'une tendance qu'il faut croire, tous les crimes et délits qui y sont répertoriés ne montrent pas la même fiabilité ou autrement dit ne reflètent pas une activité criminelle telle qu'elle se déroule dans la réalité. L'important est donc de le savoir et d'en tenir compte, il s'agit là de l'activité d'interprétation. Qu'en est-il alors?
Les délits contre le patrimoine
Oui, les délits contre le patrimoine (vols, vols par effraction, vols de véhicules, brigandages, escroqueries, abus de confiance, vols de véhicules) sont dans l'immense majorité réputés indicateurs fiables. Ils sont donc de bons descripteurs de ce qui se passe dans la réalité suisse. Pourquoi? Parce que les citoyens suisses ont l'habitude de les annoncer comme le montrent les sondages de victimisation qu'effectuent les criminologues périodiquement. Cette habitude est peut-être due d'ailleurs à un réflexe induit par les assurances qui exigent le dépôt d'une plainte pour entrer en matière quant au remboursement du bien volé ou endommagé. On dit alors que le chiffre noir (crimes et délits qui ne sont pas annoncés) est faible et que le taux de reportabilité (le taux d'annonce) elevé. Or, lorsque l'on observe le nombre total de crime et délits du code pénal comptabilisés dans la statistique policière fédérale, en l'occurrence 279'274 en 2007, on remarque que plus des deux tiers (64%) des crimes et délits sont constitués par les vols (179'707), et 89.6% par les délits contre le patrimoine (au total 250'176). Ce sont donc les délits contre le patrimoine qui influencent la courbe de la criminalité, les délits contre l'intégrité physique ou sexuelle n'ayant pratiquement aucune influence quelle que soit leur variation, c'est une question de proportions.
Or ce sont les délits contre le patrimoine qui ont diminué de manière significative à travers les 25 dernières années contribuant ainsi à augmenter la sécurité et à diminuer les risques d'être victime d'un vol. Par exemple, le nombre de vols par effraction (cambriolages dans les habitations, commerces et industries) était de 57'493 en 2007, alors qu'il y en avait 71'330 en 1982 et même 83'416 en 1998, donc quasiment un tiers de cambriolages en moins commis en Suisse en moins de 10 ans et une diminution de l'ordre de 20% en 25 ans. Si ce n'est pas spectaculaire en termes de sécurité, qu'est-ce qui l'est? D'autant plus que dans l'intervalle, le monde s'est transformé radicalement au niveau de la mobilité, de la communication, des transports, des migrations, etc. Sans compter que le mur de Berlin est tombé et qu'à l'époque je me souviens du discours catastrophiste des prédicateurs de la criminalité qui annonçaient déjà les envahisseurs-voleurs venus de l'Est et toutes sortes d'autres transmutations, dont l'explosion des crimes et des délits. Décidément, on aime se faire peur en Suisse! D'ailleurs, n'est-ce pas ce que l'on spécule ces derniers jours sur les Roumains et les Bulgares d'Europe? Encore un destin que l'on peine à maîtriser et qui distille son lot d'angoisses. Insécurité, quand tu nous tiens!
Que faut-il encore retenir des crimes et délits contre le patrimoine: les vols de véhicules tels qu'ils sont présentés (57'965) dans le rapport de la police fédérale peuvent s'avérer trompeurs si l'on s'imagine qu'il s'agit de vols de voitures. Or, il n'en est rien puisque ce sont environ 8000 voitures qui sont déclarées volées chaque année en Suisse, soit moins de 14% du total de la rubrique vols de véhicules. L'immense majorité des vols de véhicules concerne les vélos (dont un très grand nombre de vols d'usage uniquement). Mais il faut retenir avant tout qu'en 1982, ce ne n'était pas moins de 105'780 vols de véhicules qui étaient enregistrés par les polices cantonales suisses. Il y en a donc aujourd'hui la moitié moins! Des vols à l'arraché, un tiers en moins 2007 (1439) qu'il y avait il y a 25 ans (2028); des escroqueries, le même nombre en 2007 (7062) qu'en 1982 (7017) et 42% en moins qu'il y a 15 ans (12'214); des abus de confiance, un peu plus en 2007 (2400) qu'en 1982 (2153), mais 42% en moins qu'il y a 15 ans (4146).
Seule ombre au tableau des délits contre le patrimoine, qui permet d'ailleurs de faire le lien avec les délits de violence, les brigandages (vols avec violence - arme ou sans arme avec contrainte) sont en augmentation: 3042 en 2007 contre 1477 en 1982, une augmentation du simple au double, cela pourrait faire frémir. Mais, cette infraction, selon la définition du code pénal suisse, comprend tant le hold-up du crime organisé de haut niveau que le racket entre camarades de classes collégiennes. Alors, pour y voir plus clair, il faut se référer par exemple aux brigandages avec arme à feu, indicateur indiscutable de la dangerosité s'il en est. Il y a en avait 446 en 1982, alors que l'on en a enregistré 324 en 2007, même 212 en 2006 (plus de la moitié moins qu'en 1982!), soit 37% en moins en 2007 qu'il y a 25 ans. Non, la Suisse n'est pas devenue le Bronx que pourraient laisser penser les chiffres relatifs aux brigandages révélés par la statistique policière suisse de la criminalité 2007.
Les délits contre l'intégrité physique et sexuelle
Commençons par les infractions les plus graves, les homicides intentionnels. Le chiffre noir est quasi nul, car s'agissant d'une infraction grave, la police est systématiquement informée et enquête avec sérieux. L'infographie 1998-2007 publiée dans le rapport 2007 de la statistique policière est totalement fallacieuse tellement elle est susceptible de faire croire à tort que la Suisse est devenue le Chicago de l'Europe. On y annonce bonnement le chiffre de 203 homicides intentionnels, contre 185 en 1998 et même 162 en l'an 2000. La réalité est heureusement ailleurs, mais il faut être un initié pour la détecter, la reconstituer. Si l'on retranche à ces chiffres les tentatives d'homicides intentionnels (qui n'ont pas abouti à la mort), on se rend compte qu'il n'y a pas eu 203 morts par homicides en 2007, mais 52 tragédies pour lesquelles des personnes ont perdu la vie. Or, il y avait 83 homicides intentionnels ayant entraîné la mort en 1982, même 110 il y a 18 ans! Ce constat va à l'encontre de l'imaginaire collectif qui est persuadé qu'il y a immensément plus de décès par meurtres et assassinats aujourd'hui que par le passé. Que de fantasmes et quel gâchis! Quelle communication désastreuse de la part d'un organe officiel de sécurité!
Examinons maintenant les lésions corporelles qui comprennent tant les lésions corporelles simples (mâchoire cassée ou œil tuméfié ou arcade sourcilière ouverte après un coup de poing, bref des lésions dont les séquelles ne sont pas irréversibles) que les lésions corporelles graves (lésions permanentes et handicapantes). Au total, ce sont 9544 infractions qui ont été comptabilisées en 2007, soit 3.4% de toutes les infractions compilées dans la statistique policière de la criminalité. Il ne s'agit pas d'un indicateur fiable de la criminalité parce que le chiffre noir est tout simplement énorme (selon ce que nous enseignent les sondages de victimisation). Il est donc extrêmement difficile, voire impossible, de se livrer à une quelconque interprétation. Ce qui est certain, c'est qu'il se commet immensément plus de lésions corporelles dans la réalité, dans la vie ordinaire, que celles qui sont annoncées à la police. Alors que mesure-t-on lorsque l'on constate qu'il y avait 2915 lésions corporelles enregistrées en 1982, soit une augmentation de 227% par rapport à 2007? Plus de lésions corporelles dans la réalité ou une augmentation du taux d'annonce à la police? Il est difficile de le savoir sauf si l'on se réfère aux sondages de victimisation qui indiquent non pas une augmentation de l'ordre de 200%, mais bel et bien une croissance inférieure à 10% en un peu plus de 20 ans (nulle pour certains délits). Est-ce grave? Oui, parce que cela nous rappelle que notre environnement a changé durant cette période, qu'il a profondément muté, mais surtout que notre rôle dans celui-ci n'est plus vraiment le même. Il y a certainement une baisse de la tolérance aux contrariétés traduite par une hyper réactivité, il y a plus que vraisemblablement une érosion marquée du respect de l'autorité, il y a inexorablement des problèmes sociaux et urbains persistants pour ne pas dire aggravés.
Parallèlement, il ne faut pas négliger non plus, lorsque l'on tente d'interpréter des compilations d'infractions de violence qui se produisent en général entre deux individus, qu'il ne s'agit pas de compter un nombre d'affaires de violence, mais un nombre d'infractions. Or, lorsque qu'une infraction de lésions corporelle débouche sur une plainte à la suite d'une bagarre par exemple, il n'est pas rare que le second protagoniste dépose également plainte contre son rival. Il s'agit là de "l'effet de la double coche", plainte et contre-plainte, qui gonfle artificiellement les statistiques. Mon expérience de terrain me permet de prétendre, même si je n'en ai pas les preuves chiffrées, qu'il est de plus en plus fréquent qu'une contre-plainte soit déposée, ceci pour pratiquement toutes les infractions comportant une norme de violence (lésions corporelles, voies de fait, menaces, contraintes, injures), étant entendu qu'une affaire peut concerner plusieurs infractions, donc générer jusqu'à six coches réparties dans les différentes catégories d'infractions. Enfin, il faut aussi tenir compte que les lésions corporelles commises dans le cadre des relations de couples sont systématiquement traitées depuis 2004 (changement du code pénal suisse) par les policiers, alors qu'auparavant, il fallait le dépôt d'une plainte pour que l'affaire débouche sur une dénonciation. Le tabou de l'étanchéité de la famille a commencé à s'effriter tant et si bien qu'il coïncide avec une augmentation d'infractions qui existaient déjà il y a bien longtemps, mais qui n'étaient simplement pas officialisées, donc pas comptabilisées.
Alors comment rester serein devant ces chiffres d'infractions de lésions corporelles et les difficultés d'interprétations? Il y a un moyen qui consiste à ne tenir compte que des lésions corporelles inhérentes à l'utilisation d'une arme à feu ou d'une arme blanche, puisque ces indicateurs existent. Pour ces affaires-là au moins, il est quasi certain que le chiffre noir est terriblement amoindri. On constate ainsi que le nombre de lésions corporelles produites par une arme à feu s'est chiffré à 57 en 2007 contre 105 en 1982, donc presque la moitié en moins! Quelle bonne surprise et quelle gifle aux théories du tout-sécuritaire. Et les lésions corporelles à l'arme blanche? Le même nombre en 2007 (487) qu'en 1990 (478), il y a 18 ans, beaucoup moins qu'il y a dix ans (684), mais sensiblement plus qu'au début des années 80 (261 en 1982), me laissant prétendre que la génération Bob Dylan avait du bon...
Enfin, en ce qui concerne les délits contre l'intégrité sexuelle (viols, contraintes sexuelles, actes d'ordre sexuel avec des enfants, etc), il est impossible de donner un sens à la forte augmentation du nombre de viols annoncés à la police (424 en 1982 et 648 en 2007) en quelques vingt-cinq ans, sinon de postuler que ce phénomène est dû en très grande partie à l'effritement du tabou de la sexualité (les victimes osent plus annoncer leur victimisation) et à la meilleure prise en charge, au meilleur accompagnement de la victime. D'ailleurs, la courbe de l'évolution des viols ne varie pas ou très peu de 1982 à 1998 et décolle au moment de l'introduction et de l'entrée en vigueur de la Loi sur l'aide aux victimes. Les sondages de victimisation nous indiquent parallèlement que le taux d'annonce est très faible par rapport à la réalité vécue par les femmes au cours de leur vie, notamment pour ce qui concerne les viols et les contraintes sexuelles. Elles sont plusieurs dizaines de milliers à être victimes et nous n'enregistrons que quelques centaines de victimes.
En résumé, il est possible de conclure qu'il y a une très nette amélioration, en Suisse, ces quinze dernières années, des risques de victimisation d'un crime ou d'un délit grave contre l'intégrité physique ou sexuelle…et c'est en soi encore une excellente nouvelle.
Les mineurs auteurs d'infractions au code pénal suisse
La statistique policière de la criminalité nous renseigne sur les infractions dont l'auteur a été identifié et dont on sait qu'il est mineur (<18 ans). Il est donc possible de calculer le pourcentage d'infractions (avec l'avantage d'être affranchi de l'évolution démographique) commises par des auteurs mineurs par rapport au nombre total d'infractions commises par tous les auteurs identifiés en Suisse et par année, il est de 19.7% en 2007. Or, ce pourcentage était de 36.1% en 1982! Le minimum des minima parmi les 25 dernières années a même été atteint en 2005 avec 17.9% et les pourcentages annuels mesurés depuis 2003 sont en dessous de la moyenne des 25 dernières années! Et pourtant, la délinquance des jeunes focalise toute l'attention depuis quatre ans à en perdre la raison. Cherchez l'erreur. Ce que l'on retient des chiffres qui sont annoncés dans le cadre de cette statistique, c'est que les mineurs volent moins, même beaucoup moins que par le passé, mais qu'il sont inquiétés beaucoup plus fréquemment pour des infractions comportant une norme de violence (attention à l'effet de distorsion dû au chiffre noir!) et pour les atteintes à l'intégrité sexuelle (il s'agit justement du sujet du livre que j'ai écrit, La délinquance des jeunes - l'insécurité en question3). Ces chiffres m'inspirent surtout et avant tout le fait que la stigmatisation contemporaine orientée sur la délinquance des jeunes est déshonnête, car l'évolution des infractions violentes ou à caractère sexuel imputables aux jeunes n'est autre que l'image miroir de celles des adultes. N'est-ce pas là le début d'un embryon de réponse relative aux solutions pour diminuer les problèmes liés aux jeunes? Ne faudrait-il pas réhabiliter la théorie de l'exemplarité?
Retenons encore que les statistiques de condamnation élaborée par la Justice confirment que les délits à caractère grave (poursuivis d'office), dont l'auteur est mineur, diminuent de plus de 10%. Ce sont les délits de moindre importance, poursuivis sur plainte uniquement, qui sont en augmentation, trahissant au passage notre baisse de tolérance face à un certain nombre d'actes imputables aux mineurs et transgressant les règles. Mentionnons enfin que les débats sur la sévérité des peines privatives de libertés à l'encontre des mineurs sont des leurres qui titillent nos instincts primitifs. Il n'y a eu en Suisse que 8 mineurs qui ont été condamnés à une peine privative de liberté sans sursis de plus de six mois durant l'année 2006, 10 en 2005. Cela signifie qu'il n'y a eu en Suisse, sur un total d'un million de mineurs, que 8 auteurs qui ont commis des délits gravissimes. C'est extrêmement peu, à tel point que nous sommes enviables lorsque l'on porte un regard de l'extérieur sur notre pays.
Les produits stupéfiants
La statistique de police en matière de produits stupéfiants n'est pas très intéressante, ni passionnante, car elle est le reflet de l'activité policière principalement, présentant le risque d'être relativement éloignée de la réalité. Pour illustrer ce propos, il n'y a qu'à imaginer que si l'on double l'effectif policier astreint à cette mission, on double dans le même temps le nombre de dénonciations. Ou encore, lorsqu'une enquête est consacrée à un réseau de trafiquant de cocaïne, les trafiquants d'autres produits ont la paix. Pire, une enquête dans un milieu particulier (par exemple, dans le milieu dominicain) permettra de glaner une foule d'informations qui permettront d'ouvrir d'autres enquêtes; il s'agit d'un effet "vis sans fin", susceptible de biaiser toute velléité d'interprétation d'une telle statistique.
Qu'apprend-on? Que les saisies de cocaïne opérées à Zurich représentent plus de 300 kg sur un total d'environ 400 kg de cocaïne saisie en Suisse. C'est normal puisqu'il y a l'aéroport de Kloten qui est un microcosme et une des voies d'acheminement de la cocaïne en Suisse depuis l'Amérique latine. D'ailleurs, une statistique des saisies en grammes n'est pas valide si l'on veut mesurer l'ampleur d'un marché illicite, puisqu'une saisie de plusieurs dizaines de kilos (qui peut même ne pas être destinée à la Suisse) va bouleverser les classements. Bref mieux vaut ne pas trop s'arrêter sur cette compilation de chiffres.
Il faut retenir qu'il n'y a pas de chambardements sur le marché des produits stupéfiants depuis plusieurs année en Suisse, mis à part que le marché de l'héroïne a été substitué par celui de la cocaïne, mais cela fait un peu plus de huit ans qu'on le sait. C'est la guerre d'Afghanistan qui a interrompu momentanément les flux. De plus, la fin de la guerre du Kosovo (pays de transit durant la période de guerre) a encore accentué le déclin du marché de l'héroïne en Suisse. Parallèlement, l'opium d'Afghanistan a trouvé de nouveaux marchés dans les pays voisins et sur un autre axe (de l'Ouzbekistan à la Russie). Sur le marché terriblement opportuniste de la toxicomanie, une brèche est bien vite colmatée, la cocaïne s'y est engouffrée.
La seule bonne nouvelle de cette statistique suisse des stupéfiants réside dans le nombre de décès dus à la consommation: il y en a eu 152 en 2007 (sans les chiffres de Bâle ville) alors qu'il y en avait jusqu'à 419 en 1991, soit deux tiers de morts en moins en l'espace de 17 ans. L'année 2007 coïncide au minimum du nombre de décès depuis 20 ans (196 en 1987).
Il se consomme en Suisse au minimum 4.5 tonnes de cocaïne et d'héroïne (environ 25'000 toxicomanes qui achètent chaque jour un ½ gramme), pour un chiffre d'affaire à la vente de l'ordre de CHF 230'000'000.-. Il s'agit bien sûr d'une estimation basée sur minimum consensuel. La réalité nous permet de spéculer qu'il existe un marché en toute vraisemblance 4 fois plus grand. Au niveau du cannabis, la consommation minimale peut être estimée à plus de 130 tonnes par année pour un chiffre d'affaire à la vente de plus de CHF 1'000'000'000.-- (250'000 toxicomanes à 10 grammes par semaine). Bref, ces marchés restent impressionnants et colossaux par rapport aux moyens engagés dans la lutte contre ces fléaux. Enfin, les trafiquants de produits stupéfiants ne sont pas à plus de 90% des étrangers comme on a pu l'entendre dans le discours de certains politiciens, puisque la statistique nous enseigne que sur 2809 dénonciations pour trafic de stupéfiants, 1618 sont de nationalité étrangère (57%), dont 497 ne sont pas domiciliés en Suisse.
Conclusion
Ainsi donc, même s'il ne fait aucun doute que la société s'est pacifiée au fil de son évolution, ce constat ne fait pourtant pas partie de la conscience populaire, bien au contraire. Faut-il le démonter encore une fois, ce processus résulte très vraisemblablement du fait que l'information sur la criminalité ne tient absolument pas compte de cette évolution et est sur représentée par des faits criminels ponctuels. Albert Einstien, ouvre un échange épistolaire avec Freud, en 1932 déjà, en relevant que l'intelligence se laisse aisément et entièrement influencer par le "papier imprimé"5. Le débat politique basculerait, au gré de ce qui est publié dans la presse, du côté des émotions plutôt que de focaliser son analyse dans le rationnel. C'est certainement là que le sentiment d'insécurité trouve son existence et sa forme. Les médias, en effet, ne favorisent pas toujours la coïncidence entre les faits et leurs représentations. Il est désormais avéré que le système des médias joue un rôle déterminant dans la manière dont nous construisons nos catégories.
Certes, ceci ne doit pas nous amener à faire le déni que des problèmes importants existent et se posent, liés notamment à la violence, et qu'ils émergent avec l'apparition de nouveaux enjeux de société, comme la consommation de pornographie, de cannabis et d'alcool, la gestion du temps libre des adolescents et l'affaiblissement du contrôle parental, le marché des biens de consommation ciblé sur les jeunes ou encore la dégradation du statut social de certains d'entre eux. Pour répondre à ces défis, les actions se déclinent toujours en trois axes: préventifs, curatifs et répressifs, dans un équilibre cohérent et réfléchi, adapté à chaque région de Suisse selon ses besoins. Il ne devrait pas y avoir de débat national sur la sécurité. Retenons que les propositions simplistes et électoralistes, émises sur un plan national, ne sont pas des solutions viables. Retenons aussi que si l'on sait que la délinquance est fortement liée à la précarité du statut social, à l'accès à la scolarisation, à la formation, et, de manière générale, à l'intégration, c'est bel et bien à ces niveaux qu'il faut investir de manière prioritaire, sachant que ces variables contribuent à nous faire vivre dans une société encore meilleure.
Pour terminer, il faut insister sur la nécessité «thérapeutique» de combiner l'approche de la violence fondée sur les seuls médias, c'est-à-dire à chaud, au cas par cas, saturée de subjectivité et d'émotion, avec une analyse rationnelle plus distanciée, appuyée sur des éléments comptables et factuels plus objectifs. Le citoyen est pourtant piégé et condamné à se satisfaire de la parole des fast-thinkers, qui, sous le fouet de l'urgence, sont censés rapporter leurs informations à toute vitesse. Déniant tout lien entre le temps et la qualité d'une réflexion, la tendance actuelle des journalistes est de penser à vitesse accélérée ou de donner la parole à des interlocuteurs priés de penser vite. C'est pourquoi il ne faut pas se priver de rappeler, avec Bourdieu, la nécessité de lutter contre le fast-thinking, à la télévision comme dans la presse radiophonique ou écrite : «Le discours articulé, qui a été peu à peu exclu des plateaux de télévision – la règle veut, dit-on, que dans les débats politiques, aux Etats-Unis, les interventions n'excèdent pas sept secondes – reste en effet une des formes les plus sûres de la résistance à la manipulation et de l'affirmation de la liberté de pensée.»6.
Bibliographie
1. Baptiste Viredaz, Le sentiment d'insécurité: devons-nous avoir peur?, Les Editions de l'Hèbe, 2005.
2. M.J. Saks, D.M. Risinger, R. Rosenthal, W.C. Thompson, Context effects in forensic science: a review and application of the science of science to crime laboratory pratice in the United States, Science and Justice, 2003, Volume 43, No 2.
3. D.M. Risinger, M.J. Saks, W.C. Thompson, R. Rosenthal, The Daubert/Kumbo implications of Observer Effects in Forensic Science: Hidden Problems of Expectation and Suggestions, California Law Review, 2002, volume 90, No 1.
4. Olivier Guéniat, La délinquance des jeunes - l'insécurité en question, Presses polytechniques et universitaires romandes, collection Le Savoir Suisse, Lausanne, 2007
5. Albert Eintein, Sigmund Freud, Pourquoi la guerre?. Institut de coopération intellectuelle, Société des Nations, 1933
6. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, suivi de L'emprise du journalisme. Paris: Liber - Raisons d'agir, 1996, p. 7